• Le RAC, qu'est-ce que c'est ? Les personnes qui vivent au RAC.

 Le RAC. Receptional Action Center.

Comment le décrire? Depuis mon arrivée ici, je ne cesse de reprendre ce texte, tellement il est dur de vous décrire ce qu'est ce lieu, ce qui s’y passe, ce qui s’y vit, et aussi pourrait-on dire, ce qui s’y meurt. Dans ce centre, existe une réalité qu'on peut difficilement envisager en effet. Qu'est-ce qu’il est dur d'en parler.

Le RAC. Receptional Action Center. Ceci est l'intitulé officiel.

Pour vous expliquer, dois-je dire que c'est un centre d'hébergement et d'accueil d'urgence? Une prison? Un lieu de protection? Un mouroir?

Selon son ressenti, son histoire, ce qui s’y vit, chacune des personnes du RAC aura une réponse différente pour décrire ce lieu.

Ce lieu est un lieu pour toutes personnes venant de la rue. Familles, enfants, bébés, personnes âgées. Pour certaines, le RAC sera un lieu de protection face au monde de la rue, qui est sans limites, empreint de danger, de menaces, au milieu de la drogue, de l'alcool, du trafic et de la prostitution. Pour certaines jeunes mineurs, abusées sexuellement ou ayant été victimes de kidnappage et de séquestration pour entrer à leur insu dans un réseau de prostitution, ce lieu sera également un lieu de protection.

Pour des enfants ou des bébés abandonnés, ce sera aussi le lieu où ils seront accueillis en attendant une réponse plus adaptée quant à leur "avenir".

Pour certaines personnes âgées, vulnérables, c'est peut-être aussi un moyen de les protéger ou de limiter les agressions qu'elles peuvent subir dans la rue.

Pour d'autres, ce lieu, ils ne l'ont pas choisi. Ils ont été embarqués par des membres du RAC ou de la police qui font des rondes dans Manille, car trainant dans certaines rues de Manille, ils n'étaient pas au bon endroit au bon moment. Enfants seuls ou Familles. Ils se retrouvent dans ce lieu et ne pourront pas en sortir sans un accord donné par l'administration du RAC, ce qui peut être long, et peut prendre des mois... Le RAC sera donc pour eux un lieu interminable d'attente, où ils seront là à "moisir" de ne rien faire.

Le RAC contient également une prison pour mineurs, auteurs de délits et de crimes. L'équipe Virlanie n'a aucun accès à cet espace et à l'interdiction de leur parler pour ceux qui se montreraient à travers leurs barreaux.

Ce lieu contient 400 personnes peut-être. Difficile à estimer. 

  • Présentation des lieux :

Pour toutes ces personnes, comme je ne peux pas parler en leur nom, je vais parler pour moi, en donnant mon impression.

                Le RAC ressemble à une énorme prison, à un zoo sous certains aspects. Avec des images de camps de concentration même parfois. Un lieu choquant où Humanité par les sourires et les gestes se mêlent à la Déshumanisation de ce lieu.

                On rentre dans le RAC en franchissant de grandes grilles que nous ouvrent les gardiens du RAC à notre arrivée. On doit alors enregistrer notre nom sur un registre. Nous arrivons dans une grande cour. Sur notre gauche, à l'étage, nous voyons le visage de jeunes, enfants et ados, à travers des barreaux. Ces jeunes, qui ont entre 7 et 18 ans, vivent dans deux cellules, filles d'un côté, garçons de l'autre, où ils sont entassés, à 80 ou plus parfois, avec rien. Ni lits, ni tables, ni jeux. Rien. Juste un sceau pour faire leurs besoins. Ils passent jours et nuits dans ces cellules. Dans une chaleur étouffante et dans une odeur souvent nauséabonde. Tous entassés les uns sur les autres. A attendre.

                Au fond, une petite pièce pour les jeunes filles sexuellement abusées, qui sont une quinzaine, et qui ont su créer leur espace, avec davantage de matériel, aussi peu soit-il, pour elles. Fils, aiguilles. Certaines profitent de ce temps pour développer leur art de la couture, en stylisant leurs habits avec des doigts de fées... Avec rien, elles recréent leurs vêtements de façon magnifique. Une solidarité également et des liens très forts se sont créés entre elles.

                Au rez de chaussée, un espace "administration". Une télé au fond d'une pièce, mais je ne sais pas vraiment qui a le droit de la regarder et selon quels critères...

                Face à la cour, sous une sorte de petit préau fermé par des grilles, des rangées de lits superposés. Ce sont là que vivent les familles. Femmes enceintes ou personnes âgées parfois. Jeunes adultes handicapés pour quelques-uns d'entre eux. Chacun doit créer son espace. Ils vivent eux aussi entassés les uns sur les autres. Et ne peuvent pas sortir. Ils attendent. Toute la journée. Ne peuvent faire que ça. Ou dormir, pour oublier.

                 Sur la droite, la prison pour mineurs.

                 En longeant cet espace, en partant au fond de la cour à droite, nous traversons à nouveau des grilles. Un petit espace avec une énorme machine à laver est là. Sur notre droite, de nouvelles pièces avec des femmes sur des lits superposés également. Juste avec des planches bien sûr. Pas de matelas. Un coussin serait du grand luxe.

                 Au bout de ce couloir, une petite cour. Avec un lit superposé, des fils à linge avec souvent une grande partie du linge du RAC qui sèche. Un espace isolé par un simple rideau dans un coin à droite, avec un robinet : c'est l'espace où les gens viennent se laver, avec une petite rigole collée au mur en guise de toilettes. Cette cour, c'est notre espace de travail.

 

 

  • L'espace pour Virlanie

                Dans cette cour, il y a les enfants handicapés du RAC. Le lit superposé à l'entrée de la cour est le lit des deux garçons que je vais vous présenter par la suite. La plupart de ces enfants sont seuls, sans famille. Ils sont très mal vus la plupart du temps. Le handicap est très mal accepté et reconnu d'une part. Et ces enfants ont souvent la gale ou la tuberculose, ce qui fait qu'ils sont toujours rejetés quand ils recherchent un contact physique et un peu d'affection. 

                L'équipe de Virlanie a donc cet espace pour proposer des activités à une douzaine d'enfants tous les jours. Nous ne choisissons pas les enfants qui viennent aux activités. Ce sont les gardiens qui font leur choix en nous inscrivant sur une liste, de façon aléatoire, le nom des jeunes choisis. Nous ne sommes jamais sûrs d'avoir les mêmes jeunes d'une journée à l'autre. Entre ceux qui auront le droit de venir, et ceux qui auront le droit après des jours, des mois, voire des années, de quitter le RAC pour retourner à la rue ou dans leurs familles... Il y a toujours beaucoup de roulements, des départs et des arrivées dans les jeunes que nous accueillons. 

                Moi je viens donc tous les mardis donner une attention plus particulière aux enfants handicapés et leur proposer des temps plus individualisés. En réalité, se greffe souvent à mon groupe des enfants de 4 à 7 ans des familles. On essaye donc de créer, d'improviser et de donner un espace à chacun, de bonheur, de jeux, de rires, et de légèreté !

                 Parfois, dans cet espace, il y a aussi des personnes âgées. A mon arrivée, il y avait par exemple une petite mamie qui avait un plâtre depuis plusieurs mois. Elle faisait souvent sa toilette, seule, au sceau, dévoilant son corps squelettique, au milieu des enfants en train de jouer. Elle a quitté le RAC quelques semaines après mon arrivée pour un autre lieu. Avec plus d'humanité, c'est tout ce que je lui souhaite... 

 

  •                Des images de camps de concentration

                 Aujourd'hui, un camion est arrivé chargé d'adultes et d'enfants nouveaux arrivants. A leur descente du camion, ils doivent déposer toutes leurs affaires, qui ne leur appartiendront plus à partir de ce moment-là. Tout sera trié, récupéré, et les habits mis en commun. Leurs matelas ou oreillers récupérés, seront brûlés. Dépossédés du peu qu'ils avaient, ils iront ensuite s'inscrire sur un registre. Les enfants seuls partiront en cellules, les familles sur les lits superposés derrière les grilles, et ainsi de suite. Souvent, la plupart d'entre eux, notamment pour ceux qui auront des poux, hommes, femmes et enfants, seront rasés à leur arrivée.       

                La loi du plus fort règnera alors ensuite. Celui qui fera une tentative de fuite sera immédiatement rattrapé et sera passé à tabac. A vue parfois des enfants. La violence est utilisée pour faire régner l'ordre : coups de bâtons, coups de poings, de ceinture. Les adultes useront aussi très souvent de la violence auprès des enfants pour qu'ils obéissent. Et ce sera très fréquents pour les enfants handicapés également.. Pour qu'ils aillent prendre leurs douches, se changer, pour les faire aller dans l'espace qu'on attend d'eux. Nous essayons d'intervenir en douceur quand nous sommes là pour ne pas que cette violence ait lieu. Les enfants handicapés ayant souvent la diarrhée, cela demande à ce qu'ils se douchent très souvent et les équipes sont souvent lassées et agacées de ça. Nous les accompagnons donc parfois se laver pour soulager les équipes et éviter que ce moment soit fait dans la violence pour l'enfant.

                Quand il y a à manger, on retrouve comme la loi de la jungle. Le riz sera mangé à grande vitesse. Et les retardataires se verront convoités leur riz ce qui provoque des querelles entre les enfants ! Les enfants handicapés sont très vulnérables mais savent parfois se défendre. Ils iront cependant quand-même piquer tous les grains de riz au sol pour les manger une fois tout le monde parti. 

 

  • Les jeunes enfants que j'accompagne

                 Je vais tenter de vous présenter les enfants avec qui je partage mon temps tous les mardis. Ces enfants handicapés sont touchants, marquants, plein de vie, mais aussi de détresse, en lutte parfois avec la maladie, en lutte pour un sourire et pour la vie. Ces enfants, je les porte aujourd'hui dans mon coeur et il n'est pas facile parfois de voir ce dans quoi ils vivent. Pourtant, plein de bonheur et de légèreté se vivent parfois, au coeur de mes journées.

Qu'il est bon ce temps passé ensemble.

Et que c'est dur quand dans un moment de recul, je redécouvre avec un regard neuf toute cette réalité dans laquelle ils vivent...

Le coeur lourd par cette réalité offusquante, je quitte le RAC chaque semaine, en regardant ces enfants aux barreaux qui nous disent au revoir depuis leur "chambre".

Passée la porte, j'ai une grande respiration comme si je pouvais respirer à nouveau en retrouvant quelque chose d'apaisant. Mais en emportant avec moi tous ces visages d'enfants. Petits et grands...

 

                Déborah

                 Déborah, 12 ans environ, était là à mon arrivée; c'est un peu grâce à elle que j'ai fait le choix de venir au RAC ! Car Déborah demandait beaucoup d'énergie et d'attention à l'ensemble de l'équipe de Virlanie, ce qui interférait énormément pour se concentrer sur le travail mené avec les autres enfants. C'est à partir de ces faits que nous avons élaboré avec l'équipe du RAC, que je vienne passer du temps particulièrement avec les enfants handicapés! Pleine de sourires et de rires, Déborah pouvait d'une seconde à l'autre, devenir violente, donner des coups de pieds, lancer les jouets ou nous cracher à la figure. J'ai fait mes deux premières semaines avec elle. Avec beaucoup d'échanges, de moments durs et d'autres pleins de rires ! Après quelques semaines, Déborah est finalement partie du RAC alors pour aller en soins psychiatriques pour 4 mois.

                Aujourd'hui, alors que nous demandons à aller la voir, nous sommes stupéfaits de voir que nous ne savons pas où elle est ni ce qu'elle devient...

 

                Marc

                Marc est un petit garçon de 8 ans environ. Qu'est-ce qu'il est dur de leur donner un âge en réalité ! Au départ, Marc était très souvent perdu et déambulait souvent nu ou en T-Shirt dans la cour. Un short irritait trop ses plaies liées à la maladie (la tuberculose). Il venait souvent se coller contre nous pour qu'on le serre contre nous et cherchait toujours à attirer notre attention en nous donnant des jouets, des papiers. Parfois, Marc se tapait la tête contre les barres en fers du RAC en nous regardant ensuite, pour nous montrer sa détresse et son mal-être. Après quelques mois, Marc est aujourd'hui rayonnant ! Incroyable ! Il a un énorme sourire édenté avec des yeux pétillants ! Il rit même beaucoup ! C'est un réel bonheur de le voir comme ça et il vient toujours, avec ses yeux malins et malicieux, en piquant des crayons sur la table d'à côté, nous les donner. Puis il les reprend pour aller les redonner à leurs propriétaires ou à d'autres avec qui il veut partager un regard ou un moment ! Et il rit...

                Une fois toutes les 3 semaines, nous avons sport avec eux dans la grande cour, du côté de la prison des mineurs. Je me rappelle une des premières fois, Marc qui découvrait cet espace très grand par rapport à ce qu'il voit tous les jours. Il y avait du soleil. Il a couru de joie dans la cour. C'était vraiment la liberté en image... Pour lui, la liberté, c'était cette cour !

 

                Angelo

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                Angelo est tout petit lui aussi, gringalet, qui tousse à cracher ses poumons parfois, comme Marc, d'ailleurs, et qui est tout menu et discret, facilement effacé au milieu des autres.  Au fil de ces mois, nous avons créé un lien très fort avec Angelo. Il a pu participer aux activités.  Je l'ai aidé à écrire son prénom, il a colorié, dessiné, essayé d'apprendre à compter, il a fait des puzzles, joué aux dominos ou au jeu de formes et couleurs, travaillé sur un jeu de cartes sur les parties du corps humain, il a fait de la peinture et des fresques géantes, des bracelets, ou des jeux de construction, il a joué au ballon ou au cerceau, il a rigolé. Angelo aime aussi faire semblant de faire le mort, pour qu'on vienne le chatouiller et il rigole alors en se tortillant. Angelo est souvent malade. Il a souvent la diarrhée et il faut souvent l'accompagner pour aller se laver. L'équipe du RAC est parfois fatiguée de lui donner de nouveau un short propre qu'il faudra laver quelques heures plus tard. Ils n'acceptent pas toujours de lui en donner un nouveau, mais nous y arrivons souvent quand on est là ! Angelo n'aime pas la frustration. Quand quelqu'un comme Marc, vient lui prendre ce avec quoi il jouait, il pleure et se met en colère. Encore plus quand c'est un sachet de cacahuètes ou de chips récupéré au sein du RAC... Angelo aussi aime venir se coller contre nous et avoir des moments d'affection. Un soir, alors qu'on allait partir et que des membres de l'équipe discutait dans la cour du RAC avec des personnes du Staff philippin, j'ai fait coucou de loin à Angelo qui était assis sur la bordure du muret de l'espace des familles, pour lui redire au revoir. Angelo a pris sa main, a fait un bisou et l'a soufflé pour me l'envoyer. Comme c'était beau !    

                Je pourrais vous parler encore de Rona, une jeune autiste qui est là aussi toute la journée, au soleil, assise sur son muret, à jouer avec ses mains et à crier ou pleurer parfois.

                Ou aussi Sambott, mal voyante, toujours avec le sourire, et qui prend le temps de colorier sans dépasser jamais. Minutieuse et patiente comme je n'en ai jamais vu !!

                Tous ces enfants sont là, et j'aurais tellement envie de vous parler d'eux, encore et encore. Mais aujourd'hui, il y a Urgence pour Angelo.

 

                Urgence Angelo

                 Aujourd'hui j'écris sans le vouloir. Sans vouloir voir ce qui se passe mais parce que la réalité est bien là. Angelo va mal. Angelo a perdu toutes ses forces. Il a des diarrhées continuelles et n'a parfois même plus la force de se lever pour aller se laver. Il a maigri. Il a la peau collée sur les os. Avec sa peau déjà toute marquée de la tuberculose. Il vient de faire une rechute. Il pleure énormément. Il est fatigué, au bout.  Il n'a plus la force de parler, de rires, de faire des activités. Angelo est en train de mourir de malnutrition et de tout ce qui l'a déjà diminué auparavant (tuberculose, ver solitaire, gale).

                Mais nous ne voulons pas l'accepter! 

                Nous nous sommes mobilisés pour qu'Angelo aille à l'hôpital mais cela coûte très cher! Il est entré à l'hôpital ce week-end où depuis il est pris en charge. Mais il doit y rester, avoir des soins et des médicaments adaptés.

                Nous faisons donc un appel aux dons pour pouvoir permettre à Angelo de rester à l'hôpital! Nous nous sommes organisés entre volontaires et avec l'équipe du RAC pour qu'il y ait constamment quelqu'un auprès de lui. Je demande donc à chacun s'il le veut et le peut, de faire un geste. Dans ce cas, prenez contact avec moi ou suivez le lien suivant, qui vous indiquera la démarche à suivre:

http://lacouleurdesphilippines.overblog.com/hospitalisation-d%E2%80%99angelo

                 Merci pour votre soutien, précieux.